Bourdieu dans Game of Thrones

, par Vive la crise !

On trouve dans la série Game of Thrones des parallèles assez surprenants avec les développements de Pierre Bourdieu dans ses cours sur l’Etat publiés en 2012 aux éditions Raisons d’agir / Seuil.

Note : cet article a été publié le 27 octobre 2013, il ne porte que sur les trois premières saisons de la série. Il a par ailleurs été adapté en vidéo ici.

Commençons par quelques éléments de contexte : Game of Thrones se déroule dans un royaume imaginaire dont le fonctionnement correspond à peu près à celui d’un système féodal : huit familles nobles se partagent le contrôle des provinces du royaume, chacune étant dotée d’un blason, d’une devise, et de caractéristiques propres. Ces maisons sont des protagonistes à part entière du récit, qui retrace les luttes qu’elles se livrent pour la domination du royaume.

Pierre Bourdieu évoque le rôle de premier plan que joue la maison dans le système féodal. Les individus qui « habitent » la maison sont enserrés dans une « logique maison », selon laquelle les intérêts de la maison sont transcendants à ceux des individus : « Toute une part des actions que [la maison] exige, c’est précisément qu’ils agissent au-delà de leurs intérêts temporels, au-delà de leur propre existence. » (Sur l’Etat, p.396)

Les individus doivent ainsi contribuer à la perpétuation et à la prospérité de leur maison, « à la fois dans son patrimoine matériel – les terres, etc. – et dans son patrimoine symbolique qui est encore plus important : le nom doit rester pur de toute souillure. » (ibid. p.373)

Le chef de maison joue quant à lui un rôle important : « Il est en quelque sorte l’incarnation provisoire de cette unité transcendante qu’est la maison, et on peut comprendre ses actions à partir de ce principe. » (ibid. p.389)

« Plus grand, plus fort »

Cette logique que décrit Bourdieu est omniprésente dans Game of Thrones. Elle est condensée dans la devise de la maison Tyrell (« growing strong » qui peut se traduire par « plus grand, plus fort »), et explicitée de manière très claire par le chef de la maison Lannister dans un dialogue avec son fils :

« Les maisons qui donnent la priorité aux intérêts de leur famille surpassent toujours les maisons qui s’attachent à satisfaire les désirs et caprices de leurs fils et de leurs filles. Un homme droit fait tout ce qui est en son pouvoir pour améliorer la situation de sa famille, peu importe ses propres désirs égoïstes. »

Une leçon de pouvoir (en anglais sous-titré)

Le roi au centre du jeu

Cette « logique de maison » conduit à la compétition entre les différentes maisons pour l’accumulation de richesses matérielles et symboliques. Pour Norbert Elias dans La Dynamique de l’Occident, cette lutte de toutes contre toutes entraîne un processus de monopolisation du pouvoir comparable à celui qui résulte de la compétition de firmes sur un marché. A terme, une maison se retrouve en position dominante : c’est la maison du roi.

Dans Game of Thrones, un des attributs royaux est le « trône de fer » constitué des « mille lames des ennemis d’Aegon » – le premier souverain, qui a unifié le royaume par l’épée.

Le trône de fer (en anglais sous-titré)

L’autorité du roi, qui joue un rôle d’arbitre dans la compétition entre les maisons, contribue à centraliser le pouvoir. Si la série se déroule en grande partie dans la capitale, à King’s landing, c’est que c’est là que se prennent les arbitrages royaux, c’est là où se déroulent les intrigues de palais…

Cette position centrale du pouvoir royal ne va pas sans avantage. Il peut ainsi jouer des rivalités entre ses dépendants, de la multiplicité des intérêts antagonistes des groupes ou des classes avec lesquels il peut compter. Mais dans le même temps, pour maintenir sa position centrale, il doit composer avec les intérêts des autres maisons afin d’éviter qu’elles se liguent contre lui.

Rompre cet équilibre précaire n’est pas sans conséquence. Un cas extrême : l’exécution de Ned Starck, chef de la maison Starck, par le capricieux jeune roi Joffrey conduit, à la fin de la première saison de Game of Thrones, à la rébellion de plusieurs maisons, puis à la guerre civile.

Déconcentration du pouvoir

Le pouvoir royal doit par ailleurs composer avec le pouvoir économique, en l’occurrence avec les maisons les plus riches – les maisons Lannister et Tyrell – ainsi qu’avec le pouvoir spirituel : le Grand Mestre, nommé par le Conclave (sorte d’université médiévale) siège au Conseil restreint, le conseil des ministres du Royaume.

On assiste ainsi à une déconcentration du pouvoir. Comme le décrit Elias, le roi devient dépendant de ses dépendants à mesure que son pouvoir s’accroît et devient moins contrôlable. Le pouvoir passe des mains de quelques individus à un nombre croissant de puissants, détenteurs de principes de puissance différents – religieux, bureaucratique, juridique, économique, qui forment un réseau d’interdépendance à l’origine des décisions étatiques.

Hors guerres civiles, les luttes de pouvoir ne sont plus des luttes frontales, mais des luttes pour le contrôle du monopole étatique, dans les couloirs du palais. C’est précisément ce « jeu du pouvoir » qui donne son titre à « Game of Thrones », et c’est à l’aune de leur capacité ou de leur volonté à « jouer le jeu » que sont jugés les puissants.

Le plaisir de jouer (en anglais sous-titré)

Fonctionnaires du royaume

Dans ce « jeu des puissants », tous les joueurs ne sont pas des nobles issus des grandes maisons : c’est le cas du Maître des espions Varys, un des personnages emblématiques et influents du Conseil restreint. Eunuque né esclave, Varys est un ancien comédien errant. Il peut sembler étonnant qu’un personnage ayant de tels antécédents jouisse d’une position de pouvoir si élevée. Et pourtant si on en croit Bourdieu, cela n’est pas si invraisemblable :

« [Les empires centralisés] donnent le pouvoir à des gens qui sont des parias : eunuques, esclaves, étrangers, apatrides, etc. Dans la mesure où il s’agit de constituer un ordre politique indépendant, une des manières de couper radicalement le mécanisme de transmission héréditaire est de s’adresser à des gens hors-jeu. » (ibid. p.129)

Pour Bourdieu, l’apparition de cadres dont le mode de reproduction est non héréditaire constitue une première étape vers la formation d’un corps de fonctionnaires. Si l’on regarde bien la constitution du Conseil restreint, plusieurs ministres et conseillers relèvent de cette catégorie : Varys, que nous avons déjà évoqué ; le Grand Mestre, dont la fonction impose qu’il ait répudié son nom de famille ; le commandant de la garde royale, lui aussi voué par sa position au célibat.

Ces cadres du royaume représentent ce que Bourdieu appelle les « oblats » de l’Etat ; souvent issus de basses classes, ils doivent tout au royaume, qui peut obtenir en retour d’eux un grand dévouement. Ils sont, en quelque sorte, les premiers fonctionnaires, et leur pouvoir repose moins sur le sang que sur d’autres principes d’autorité, comme une forme de « mérite » ou de compétence. Ils représentent par ailleurs une forme de continuité du pouvoir, comme l’exprime Varys : « Les tempêtes vont et viennent, le gros poisson mange le petit poisson, et moi, je continue à barboter. »

Le fonctionnaire insubmersible (en anglais sous-titré)

Les « puissants reproductibles », une menace

A l’opposé de ces ministres « hors jeu », il y a les frères et sœurs du roi. Ils représentent paradoxalement une menace pour le roi, car ils sont des « puissants reproductibles », qui peuvent avoir vocation à revendiquer le pouvoir royal. Bourdieu note que « dans la tradition de l’Empire ottoman, les frères du prince étaient très souvent exécutés, ce qui était une manière d’arrêter les guerres de palais féodales ». (ibid. p.129)

Game of Thrones illustre très bien cette « menace » que représentent les frères du roi notamment en période de succession : refusant de reconnaître leur neveu comme héritier légitime, les deux frères du roi Baratheon déclenchent une guerre de succession… et en viennent à se battre entre eux pour savoir qui est l’héritier légitime.

Une menace qui explique en partie la montée en puissance des « cadres non reproductibles » et le fait que « les positions les plus importantes sont tenues par des gens hors-jeu », cependant que la maison du roi est peu à peu écartée des fonctions exécutives pour des fonctions plus symboliques.

La vidéo qui suit illustre bien la différence entre les oblats et « puissants reproductibles ». On voit tout d’abord Tywin Lannister, la « main du roi » (sorte de premier-ministre), s’installer en bout de table - position de pouvoir. Puis les trois oblats s’installent : le grand argentier (Petyr Baelish), le maître-espion (Varys) et le grand-mestre (Pycelle). Enfin viennent les deux enfants de Tywin Lannister et frère et sœur du roi, Tyrion et Cersei, qui se mettent en face des trois ministres.

Le conseil restreint

Raison d’Etat

Dans Les Systèmes politiques des empires, Shmuel Noah Eisenstadt cite plusieurs caractéristiques constitutives des empires centralisés, et notamment la formation d’une technocratie dont la logique se distingue de la « logique de maison » de la noblesse, de la raison familiale : c’est la raison d’Etat.

Au sein du Conseil restreint, la raison d’Etat est incarnée par le personnage de Varys, le maître espion, qui se targue de ne souhaiter que le « bien du royaume ». Si on ne lui connaît ni famille ni attaches, et s’il apparaît si froidement calculateur, c’est qu’il symbolise en quelque sorte cette raison d’Etat « plus forte que la raison domestique, plus forte que le sentiment, la pitié, la charité, l’amour féodal, etc. » (ibid. p.404), selon Bourdieu.

S’il a autant intérêt à l’Etat, au royaume, c’est qu’il est partie lié à lui, que son existence dépend de lui. Il a, en quelque sorte, « intérêt à l’universel », en tout cas intérêt en la permanence de l’Etat, qui est synonyme de permanence de sa position de pouvoir. Et lorsque le grand argentier Petyr Baelish lui lance : « Le royaume n’est rien de plus qu’une histoire que nous aimons à nous raconter, encore et encore, jusqu’à ce que nous oublions que c’est un mensonge », Varys répond : « Mais que reste-t-il, si l’on abandonne le mensonge ? Le chaos. Un précipice béant qui nous avalera tous ! »

« Je veux tout, tout ce qu’il y a à prendre »

Baelish se situe à l’opposé de Varys, bien qu’il fasse lui aussi partie des ministres du Conseil restreint qui ne sont pas issus d’une grande maison – qui sont censés être « hors jeu ». Si le maître espion est une incarnation de la « raison d’Etat » sorte de garant du « jeu », Baelish symbolise à l’inverse l’excès et la soif de pouvoir (« je veux tout, tout ce qu’il y a à prendre »).

A l’inverse des grands nobles, Baelish n’est pas tenu par l’honneur, et tous les moyens lui sont bons pour parvenir : il fait ainsi fortune en établissant plusieurs bordels dans la capitale, où se pratiquent, en toute discrétion, les pires sévices. Il contribue à satisfaire les moindres caprices du roi robert en faisant pleuvoir de l’or – emprunté à prix fort auprès d’autres maisons.

Là où Varys s’en tient à sa condition (« nous parlons le même langage, mais nous ne serons jamais leurs semblables »), Baelish, qui est issu d’une famille de la petite noblesse, a l’ambition de jouer jeu égal avec les grandes maisons ; il intrigue pour faire un bon mariage, qui lui permet d’obtenir un fief et des terres. Il ne se « tient pas à sa place », ce qui constitue une transgression supplémentaire, une forme d’hubris.

Pour Baelish, l’Etat est un mensonge

Baelish menace le jeu en transgressant ses règles, et cette transgression sape les fondements de la société. Pour lui, l’Etat est un mensonge dont il faut se débarrasser pour considérer les voies pour accéder au pouvoir, qui lui seul est réel. Il l’exprime parfaitement dans un dialogue qui est sans doute parmi les plus célébrés par les fans de la série :

« Le chaos n’est pas un précipice. Le chaos est une échelle. Nombreux sont ceux qui échouent à y monter, et ne s’y essaient jamais plus. La chute les brise. Et d’autres, qui ont la chance de pouvoir monter, s’y refusent. Ils s’attachent au royaume, à l’amour, aux dieux… des illusions. Seule l’échelle est réelle. Y monter est la seule chose qui compte. Mais cela, ils l’ignorent… jusqu’à ce qu’il soit trop tard. »

« Le chaos n’est pas une fosse, c’est une échelle »

C’est à ce titre que Varys tient Baelish pour « un des individus les plus dangereux du royaume » qui « verrait bien le royaume brûler s’il pouvait être le roi des cendres ».

Incapables de jouer le « maître du jeu »

Varys a donc bien du souci à se faire pour le royaume des sept couronnes : entre les équilibres instables entre les maisons qui peuvent conduire aux guerres civiles, la menace des guerres de succession, les intrigues des ministres renégat à la raison d’Etat…

Et ce d’autant plus que, dans Game of Thrones, le pouvoir royal est systématiquement un pouvoir faible : les deux rois qui se succèdent dans les premières saisons de la série sont, d’une façon ou d’une autre, incapables d’« habiter » la fonction royale, qui est pourtant une des clés de l’équilibre du système féodal.

Le premier roi, Robert Baratheon est un guerrier qui a peu de goût pour les affaires royales. Il ne siège que rarement au Conseil restreint. Joffrey, qui lui succède, est trop jeune, trop irresponsable ; pire : sa généalogie – principe de légitimation dominant du pouvoir royal – n’est pas assurée, puisque sa filiation avec Robert est contestée.

Ces rois faibles sont incapables de jouer le rôle de « maître du jeu » qui est celui du roi, en tant qu’incarnation de l’Etat. Une situation d’autant plus regrettable que le royaume n’est pas seulement menacé de l’intérieur, mais aussi sur ses frontières. Une telle situation comporte évidemment un intérêt dramatique évident... en laissant plus de place pour les intrigues et complots qui menacent le pouvoir, au plus grand plaisir du spectateur.

Frédéric Lemaire