Les hommes de main de la « Dame de fer »

, par Eric Scavennec, Julie Morange

« Nous sommes tous des thatchériens » témoignait le travailliste Peter Mandelson dans une tribune publiée en 2002 par le Times. Deux ans plus tard, nommé commissaire au commerce, il pourra faire le même constat au sein de la nouvelle Commission Barroso. Présidée par un ancien maoïste converti au libéralisme, celle-ci consacre la victoire totale du thatchérisme à la Commission européenne - comme le vante le quotidien conservateur The Daily Telegraph [1]. Cette victoire qui trouve ses racines dans les années 80. Les DDB se replongent avec bonheur dans cette époque bénie du néolibéralisme triomphant, afin de retrouver la trace des plus brillants hommes de main de la « Dame de fer ».

L’année 1990 marque la fin de onze ans de règne de la « dame de fer » sur la Grande-Bretagne. Au cours de cette décennie, Thatcher est apparue à plusieurs occasions comme une sorte de croque-mitaine de la construction communautaire ; on retient volontiers ses réticences à l’égard de l’intégration européenne, et son célèbre « I want my money back », ou encore son scepticisme à l’égard de la monnaie unique – qui finira par précipiter sa chute [2].

Pourtant, Thatcher n’était pas fondamentalement opposée à la construction européenne ; elle avait déclaré, en 1979, que l’adhésion à la Communauté économique européenne était « une bonne chose pour l’Europe et pour la Grande-Bretagne [3] ». Alors que François Mitterrand, en 1983, se disait « partagé entre deux ambitions : celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale. [4] », la « dame de fer » ne s’embarrassait pas de tels scrupules : pour elle, l’Europe apparaissait comme une opportunité à saisir pour mettre en place le libre-échange et de garantir la concurrence.

A bien des égards, la politique économique de Thatcher a servi de modèle pour la mise en place du « marché unique ». On exagère souvent les différends qui l’ont opposée à Delors sur la question de l’intégration européenne ; on oublie que le français n’aurait pas pu accéder à la présidence de la Commission sans l’aval de Thatcher, qui l’avait préféré à Claude Cheysson, l’ancien ministre des relations extérieures de François Mitterrand [5].

En jetant son dévolu sur un des artisans du « tournant de la rigueur » en France [6], Maggie a indéniablement misé juste : le libre-échange et la concurrence seront bel et bien au programme du « marché unique » prescrit par la Commission Delors. Deux précautions valant mieux qu’une, c’est le commissaire thatchérien Arthur Cockfield qui sera en charge d’en rédiger le script (le livre blanc « compétitivité et emploi »). Un ouvrage très largement inspiré par le plus puissant groupe d’intérêt européen, la Table Ronde des Industriels européens (ERT) [7]

Mais l’influence du thatchérisme au sein de la Commission européenne ne s’arrête pas avec la Commission Delors. Elle se prolonge… jusqu’à nos jours. Comme en témoigne la déclaration du travailliste Peter Mandelson, futur commissaire au commerce de la première commission Barroso, qui s’exclamait dans une tribune libre publiée en 2002 par le Times : « Nous sommes tous des thatchériens ».

- Les prémisses : Davignon, le « parrain »

Si la présidence Delors a véritablement marqué l’entrée de plain-pied de la Commission dans le néolibéralisme, de bien illustres prédécesseurs avaient déjà préalablement préparé le terrain. Bien qu’on ne puisse pas véritablement le qualifier de « thatchérien », le Vicomte Davignon, véritable homme fort de la Commission entre 1977 et 1984 [8], a indéniablement su s’attirer les faveurs de la « dame de fer ». Elle qui s’opposait à sa nomination à la Présidence de la Commission en 1979, elle n’y verra plus guère d’inconvénient quatre ans plus tard [9].

Et pour cause, comme nous l’avons déjà mentionné dans un article précédent, le bilan du Vicomte avait de quoi faire fondre la plus endurcie des dames de fer. Davignon comptait à son actif la liquidation de la sidérurgie européenne (le « Plan Davignon »), ainsi que la création, avec son collègue François-Xavier Ortoli, du plus puissant groupe d’intérêt européen : la Table Ronde des Industriels européens. Celle-ci jouira d’une influence considérable sur la Commission – influence qui ne sera jamais démentie [10]. Finalement, Mitterrand préfèrera Delors à Davignon, qui sera choisi, grâce à ses connaissances dans les milieux financiers, à la tête de la Société Générale de Belgique .

- En route vers le marché unique : Delors, Cockfield et Sutherland

La Commission Thorn avait subi de plein fouet la crise liée à la question de la participation britannique (le fameux « I want my money back »). Les affaires commencent véritablement avec l’arrivée de Delors aux commandes.

Entré à la Société Générale de Belgique, Davignon n’a pas disparu de la scène européenne pour autant. Il siège à la Table Ronde des Industriels, et s’intéresse tout particulièrement aux travaux futurs de la Commission Delors. Entre lui et le nouveau Président de la Commission, l’entente est plus que cordiale. « Delors était un ami d’avant et il n’est pas devenu un moins grand ami après [11] » précisera Davignon.

Jacques Delors reprendra dans son premier discours officiel les grandes lignes du rapport « Europe 1990 » publié en 1985 par la table ronde : un programme ambitieux sur cinq ans visant à faire tomber les barrières commerciales, harmoniser les réglementations et abolir les frontières fiscales. Outre l’appui cordial du Vicomte belge, Delors peut compter sur Arthur Cockfield, fidèle de Margaret Thatcher, auquel est dévolu le portefeuille stratégique du marché unique, des finances et de la fiscalité.

Cockfield se vantera, à peine quelques mois après son arrivée à Bruxelles, d’avoir rédigé le pavé que représente le Livre blanc « compétitivité et emploi ». Celui-ci identifie plus de 300 barrières commerciales ; il deviendra la base de l’Acte unique européen. En fait, le livre blanc reprenait très largement un travail déjà réalisé par la Table Ronde des Industriels… ainsi que les objectifs prescrits par le groupe d’intérêt [12].

Outre Delors, Cockfield et l’ERT, Maggie peut compter sur un commissaire acquis au néolibéralisme : Peter Sutherland, le commissaire irlandais à la concurrence. Il s’occupera notamment, lors de son mandat, d’entamer la libéralisation du marché du transport aérien, des télécoms et de l’énergie. En charge de l’éducation, il signera également les débuts du programme ERASMUS.

- Fortunes et infortunes des thatchériens de la Commission

En 1989, le marché intérieur a déjà bien avancé. Les barrières commerciales tombent une à une. Au sein de la Table Ronde des Industriels, on parle déjà de la prochaine étape : la mise en place d’une monnaie unique. L’idée semble en effet pleine de promesses : « Si l’on supprime la devise nationale comme soupape de sécurité, les gouvernements devront se concentrer sur les changements concrets à effectuer pour devenir plus compétitifs : impôts plus bas, flexibilité du marché du travail et cadres réglementaires plus favorables à l’industrie [13] » se réjouit rétrospectivement un économiste à gage dans Business Week. Afin d’en faire la promotion, un sous-groupe est créé : l’Association pour une Union Monétaire Européenne (AUME), qui sera dirigée notamment par Davignon et Ortoli – les deux anciens commissaires européens à l’origine de l’ERT.

Mais la monnaie unique n’est pas au goût de Maggie, légèrement échaudée par l’importance croissante des prérogatives de la Commission européenne. Celle-ci lui semble menacer la souveraineté de la Grande-Bretagne. Elle rappelle Cockfield, qui, le temps de son séjour à Bruxelles, est devenu un européen un peu trop convaincu à son goût. Il a effectivement bien intégré les us et coutumes du microcosme bruxellois : le vieux bonhomme enfile ses pantoufles et fait tranquillement fructifier son carnet d’adresse auprès de la société de conseil KPMG, puis devient président du think-tank European trust.

Peter Sutherland, quitte lui aussi la Commission. Il connaîtra une carrière particulièrement spectaculaire. Il rejoint la banque irlandaise AIB, avant de devenir président du GATT, prédécesseur de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Il y jouera un rôle considérable dans les négociations commerciales de libéralisation de l’Uruguay Round, et dans la création de la toute nouvelle OMC dont il sera le premier président. A ce titre, Mickey Kantor, secrétaire d’Etat américain au commerce sous Clinton, l’aurait crédité d’être le « père de la mondialisation ».

Aujourd’hui, il préside BP (British Petroleum), Goldman Sachs International (une filiale de Goldman Sachs), ainsi que le think-tank European Policy Centre [14]. Il figure également dans les petits papiers de la Commission Trilatérale et du groupe Bilderberg… Bref, c’est un homme occupé.

Le nouveau commissaire proposé par Thatcher, Leon Brittan, remplace Peter Sutherland à la concurrence. La chute de la Premier-ministre brittannique le 28 Novembre 1990, un an après sa nomination à la Commission, n’aura pas vraiment d’incidence sur la suite de sa carrière : il restera presque dix ans à Bruxelles, et y gagnera la reconnaissance de ses pairs. « L’un des plus importants avocats du marché libre de la décennie [15] » dira Renato Ruggiero… qui n’est autre que le successeur de Peter Sutherland à la tête de l’OMC.

La seconde Commission Delors marque paradoxalement le début d’un âge d’or du néolibéralisme à Bruxelles et plus généralement en Europe, au moment même où le leadership de la « Dame de fer » sur la scène politique britannique s’achève. Cet âge d’or durera jusqu’à nos jours. Les meilleurs commis de Thatcher, Sutherland au GATT puis à l’OMC, et Brittan, à la Commission, se chargeront de mettre en application le credo thatchérien - selon lequel l’Europe doit être un outil pour mettre en place le libre-échange et garantir la concurrence. Avec le soutien bienveillant de l’ERT et des milieux d’affaires.

Face à la force de frappe de la contre-révolution néolibérale, de courageux travaillistes et socialistes – comme Peter Mandelson, ou Pascal Lamy – rejoindront avantageusement le camp des plus forts, prenant en marche le train du PP€ (parti de la presse et des euros) qui file à toute allure sur les rails de la dérégulation et du libre-échange.

Bienvenue dans les années 90…

Julie Morange et Eric Scavennec