Photojournalisme(s)

, par Eric Scavennec

« Voir la vie ; voir le monde ; être le témoin visuel des grands évènements […] voir et prendre du plaisir à voir ; voir et être ébahi ; voir et apprendre ; ainsi voir et être montré sont-ils maintenant le vœu et la nouvelle attente de la moitié du genre humain » Henry Luce, créateur de Life (1936).

L’usage de la photographie pour « couvrir » l’actualité n’a cessé de prendre de l’importance depuis le début du XXe siècle. Ce développement exponentiel a vu l’émergence d’une nouvelle figure : celle du photoreporter, « témoin » de l’actualité au sein des rédactions des quotidiens et magazines.

Il y a photojournalisme et photojournalisme. Celui du photoreporter, souvent anonyme, qui suit l’actualité au jour le jour dans les rédactions des quotidiens. Et celui des « grand reporters », de renommée parfois mondiale, dont les reportages sont publiés dans des revues spécialisées à grand tirage.

Le succès des revues spécialisées, dès la première partie du siècle, témoignent de l’engouement populaire pour le photojournalisme. Un engouement que résumait l’américain Henry Luce, le créateur de Life, en 1936 : « Voir la vie ; voir le monde ; être le témoin visuel des grands évènements […] voir et prendre du plaisir à voir ; voir et être ébahi ; voir et apprendre ; ainsi voir et être montré sont-ils maintenant le vœu et la nouvelle attente de la moitié du genre humain » .

Inspiré par Vu, premièr hebdomadaire dédié à la photo en France, Henry Luce emploiera à Life près de 50 photographes en 1960, avec plus de 800 personnes rattachées à la rédaction. En Allemagne, Der Spiegel, fondé en 1946, suivra la voie de Life ; en France, Match succédera à Vu.

Ces revues sont au cœur du développement d’un photojournalisme « d’auteur » : « Les rédactions de tous ces news magazines publient les travaux des photojournalistes les plus éminents de l’époque même s’ils ne sont pas rattachés à leur staff et l’on peut parler à leur égard d’un véritable journalisme d’auteur comme on en connut dans la presse écrite avec Albert Londres, Joseph Kessel ou Lucien Bodard »

Exemple emblématique du « photojournalisme d’auteur », Robert Capa connaîtra ses premiers succès comme reporter de Vu et Regards en Espagne, où il part couvrir la guerre civile aux côtés des troupes républicaines. La Mort d’un soldat républicain, le rendra célèbre. Elle représente un soldat des forces républicaines, en chemise blanche, s’effondrant après avoir été touché par une balle. Une photo qui deviendra un des symboles de la guerre d’Espagne.


Mort d’un soldat républicain, Robert Capa (1936)

Les images rapportées par Capa témoignent de la guerre, et laissent paraître son engagement anti-fasciste : « La proximité de Capa est souvent aussi idéologique. Dans la démocratie espagnole assiégée par Franco, la guerre a encore un parfum exaltant de lutte juste, et Capa, loin des controverses autour de la neutralité des journalistes "embedded", épouse sans réserve la cause républicaine. Il lutte contre le fascisme à coups de pellicule - quitte à mettre en scène une fausse victoire républicaine ! [1] »

Au début des années 30, à Paris, Capa rencontre David Seymour et Cartier-Bresson. Proche de la photographie surréaliste, celui-ci parcourt les rues de Berlin, Bruxelles, Varsovie, Prague, Budapest et Madrid pour « piéger » des moments de vie et commence à jouir d’un certain succès (ses photos sont exposées dans des galeries à New York et Madrid en 1932). Capa lui aurait conseillé de cesser de se revendiquer de la photographie « surréaliste », mais plutôt du photojournalisme (« Don’t keep the label of a surrealist photographer. Be a photojournalist. If not you will fall into mannerism » [2])


Derrière la gare Saint-Lazare, Henri Cartier-Bresson (1932)

Le photojournalisme a pour vocation de montrer le monde, et plus particulièrement ce qui échappe au regard du « commun des mortels ». Brassaï, surnommé « l’œil de paris » par Henry Miller, travaillera pour le magazine américain Harper’s Bazaar. De son côté, Arthur Fellig, dit Weegee, photographie en indépendant (pour Herald Tribune, The Daily Mirror, New York Daily News, Life, Vogue, Sun) la vie nocturne new-yorkaise, ainsi que les scènes de crimes et autres faits divers.


Nouvel an au « Sammy’s-on-the-Bowery », Weegee (1943)

Le « photojournalisme d’auteur » se distingue en mettant en avant le regard du photographe, à la manière de la « plume » d’un écrivain. La manière de voir des grands photographes les distinguerait du commun de la profession. Afin de défendre leurs intérêts d’auteurs vis-à-vis des revues qui distribuent leurs images, Robert Capa, Henri-Cartier Bresson et David Seymour fondent l’agence Magnum en 1947. Brassaï rejoindra l’agence Rapho créé en 1933 par Charles Rado.

A la différence du commun des photographes, dont les productions sont souvent recadrées, retravaillées, légendées à l’envi, les « grands reporters » veillent à ce que l’intégrité de leur travail soit respectée ; au point par exemple qu’Eugene Smith déposa sa démission en 1954 à Life suite à un désaccord de plus en plus profond sur la façon dont la revue modifiait les légendes de ses photos et l’usage qui en était parfois fait.

Les agences permettent en partie les photographes de s’émanciper des lois du marché de la presse, et du « news ». Une tendance illustrée tout particulièrement par l’agence Viva fondée par Guy le Querrec, qui rassemble des photographes « peu attirés par l’actualité brûlante », et qui « s’intéressent plus aux problèmes de société, à l’évolution des mentalités, à des sujets de fond qu’il faut traiter sur le long terme sans être tributaire des lois du marché de la presse. » Ainsi s’exprime Guy le Querrec : « Nous considérons que nous sommes des individus mûrs politiquement et socialement définis. Cela, joint à notre émotion et à notre sensibilité, nous donne le droit d’apporter notre vision des choses [3] »

Entre Viva et Magnum, « d’autres agences plus petites essaient de conserver cette notion d’auteur toujours dans le domaine informatif [4] ». William Eugene Smith illustre une vision de la photographie comme « essai photographique », qui allie à la fois rigueur formelle (esthétique proche de la « photographie directe ») et engagement personnel.


Three Generations of Welsh Miners, Eugene Smith, 1950

Après les temps héroïques, les années 70 marqueront le début du déclin du photojournalisme ; les reportages d’actualité, proposés par les revues comme Life ou Match perdent en succès. Life met la clé sous la porte en 1972, tandis que Match se repositionne, comme une grande partie de la presse photo, vers le « magazine » et le « people »... D’autres journaux de photographies se spécialisent pour survivre, et ne se destinent plus au grand public.

Des années 70 à nos jours, de nombreux facteurs contribueront au déclin du photojournalisme. Nous y reviendrons...

Eric Scavennec